En marge du cahier

EN MARGE DU CAHIER

THEATRE

Libre adaptation de « Chemin d’école » de Patrick Chamoiseau (Prix Goncourt) –  Editions Gallimard

Avec Jean l’Océan
Adaptation et Mise en scène de Laurence Couzinet – Letchimy

Création musicale : Cédric Billard

Accessoires : Jean l’Océan et Laurence Couzinet-Letchimy

TOUT PUBLIC (à partir de 12 ans)

Représentations scolaires (collège – lycée – université)

Durée : 1H05

A PROPOS DE LA PIECE

Les « ti-manmailles », conquistadors à l’assaut de leur imagination, tout à l’émerveille de vivre, assoiffés de découvrir, d’apprendre et de communiquer se retrouvent sur les bancs de l’école coloniale française. On est à la Martinique, dans les années 1960…

Le maître d’école est raide-piquet dans son déni du créole qu’il abjecte convaincu que l’émancipation des siens passe par la négation de leur langue et de leur culture. Son lyrisme ne sert qu’une seule mission: enseigner, voire imposer de gré ou de force, la langue et la culture françaises dominantes.

Gros-Lombric, petit-bougre bleuté, est l’un de ses petits élèves. Petit génie en calcul, il est pourtant vite voué à l’échec. Irrémédiablement incompris, humilié et exclu par le maître qui le rembarre dans les confins de son irréductible « langue-manman » et de ses origines africaines, Gros- Lombric vise vite d’autres horizons et patiente sur son banc d’écolier aux côtés du Négrillon.

Le Négrillon, lui, est presque devenu muet, bâillonné par cette hargne à l’en- contre de ce qui fait sa vie mais Man Ninotte, sa mère, ne supporte pas que l’on conteste l’école. Avec toute son énergie de femme pauvre et illettrée, elle accompagne, surveille, encourage, traque la moindre défaillance de ses enfants…

Le Négrillon s’ imprègne petit à petit de l’adoration du Maître pour les livres. Comme lui, et ce avant même de savoir lire, il les ouvre avec respect, s’évertue à faire coïncider sa délirante imagination aux nombres de lignes d’une page, vit d’intenses bonheurs à faire naître une lettre, un mot…une phrase…il joue, les remanie, sans cesse, autrement… laissant son esprit créole moissonner, par delà les mers, des « mots-france ».

 La Cie Car’Avan donne chair aux mots de l’auteur – véritable « renifleur d’existences » et « guerrier de l’imaginaire »- qui traduit avec infiniment de talent, l’émotion, la réalité et l’humour de ce peuple multiple.

Jean l’Océan sert ce grand texte avec un jeu foisonnant et la mise en scène est particulièrement remarquée pour son originalité, son charme et son efficacité.

 

PRESSE

Critique Madidin’Art (cliquez dessus – zoom)

 

VIDEO

ENTRETIEN AVEC JEAN L’OCEAN, INTERPRETE

Pourquoi avoir adapté « Chemin d’école » de Patrick Chamoiseau ?

Tout d’abord, en lisant ce récit, quantité d’émotions, d’images et de souvenirs de ma vie d’écolier, à la Martinique, me sont revenus spontanément et avec intensité. J’ai connu cette école et cela me suivra toute ma vie, avec son lot de ratés qui font peut-être, aujourd’hui, ma force.

Quel rapport avez-vous entretenu avec l’œuvre ?

J’ai procédé à des choix d’extraits tentant d’extirper la moelle de cette œuvre et de cette écriture innervée de vie, en langue française donc, mais que l’auteur semble avoir subjuguée en lui prêtant une tournure d’esprit créole, sa « langue-manman », la mienne aussi.

« Tous les grands romans sont écrits dans une sorte de langue étrangère » disait Proust.

Chamoiseau, c’est d’abord une langue française qui trouve avec le créole ce point de charme particulier où elle n’est ni tout à fait elle-même et ni tout à fait une autre. Loin de Paris, cet auteur redéploie et renouvelle la langue française avec une telle vigueur qu’il me semble assister à une renaissance, à une véritable révolution. Bouleversée, vive et charmante, la voilà poétique en diable, un peu garce, vaguement métisse, subversive et créative et c’est du bonheur à chaque ligne! Il malaxe ces matières premières et trace sur le papier une substance neuve, inattendue, puissante…parfois opaque mais toujours libre et suggestive… unique sitôt qu’il faut libérer une émotion, un senti ou un imaginaire. Son écriture, imprévisible, libère l’  « effervescence des imaginaires » pour laisser de nouvelles traces, créer un nouveau monde.

En ce sens , son œuvre, son « chaos des imaginaires » comme il le dit, produit un engagement politique et ses écrits s’attachent à restituer avec authenticité la réalité de son île et de son peuple multiple.

Ce récit autobiographique antillais pose explicitement ou implicitement la question de l’origine, de l’identité et du métissage, qu’elle soit territoriale ou linguistique. Mais jamais il ne se réduit à une entreprise mnésique; ni témoignage folklorique ou ethnographique pour blancs de la métropole, ni écriture d’ une page d’Histoire de descendants d’esclaves ou pis, parole plaintive d’anciens colonisés!

En effet, sous la voûte de ses mots, loin de s’enfermer dans une écriture codifiée, ces récits édifient une véritable poétique qui requiert une activité singulière du lecteur ou du public. Dès lors, l’autobiographie n’est plus une simple quête du passé mais une véritable exploration de la langue. Une poétique qui loin d’être introspective, narcissique devient, selon les mots de l’  « Éloge de la créolité », « une écriture vers l’Autre », dessinant par là la figure d’ « un écrivain renifleur d’existences ». Une écriture non plus tournée vers le passé mais ouverte à l’avenir, « poétique de la relation » pour reprendre une expression chère à Edouard Glissant.

Devenant écrivain, le « Négrillon », guerrier de l’imaginaire, bouleversificateur en diable du parlé-français, grave un signe de son existence sur les parois du monde et devient un « porteur de possibles » qu’à ma façon, portant sur scène ses mots, j’ accompagne.

Il ouvre les champs de l’impossible et de l’impensable, tend à montrer qu’il est possible de dépasser le clivage blanc-noir, à réinventer l’Union qui peut enfin accueillir les minorités, mettre fin au dos à dos et à l’affrontement des descendants d’esclavagistes aux descendants d’esclaves, à la culpabilité, au ressentiment et au devoir de mémoire mal compris. Il ensemence le monde de désirs et d’utopies.

Quel intérêt y-a-t-il, selon vous, à assister à une représentation de cette adaptation?

Je ne me permettrai pas de répondre pour quelqu’un d’autre mais je peux toutefois dire que pour l’avoir déjà jouée, nombre de spectateurs ont ensuite exprimé le désir de découvrir plus largement l’œuvre littéraire de Chamoiseau ce qui constitue, pour moi, un grand pas de fait.

Cette pièce contribue aussi, me semble-t-il, à mieux saisir cette nébuleuse antillaise plutôt mal intégrée, mal connue hormis ses plages, ses cocotiers, ses ti-punchs et les fesses bombées des doudous qui se trémoussent dans la chaleur du carnaval! Bon an mal an, mal aimée in fine! Participer d’une connaissance de mon peuple pour poser un regard juste sur lui, favoriser une compréhension, une écoute et une saine communication me semble déterminant.

Aider aussi mon peuple à grandir et à devenir responsable, lui qui s’est bâti sur la maltraitance et qui en porte les fêlures. La démarche artistique, me semble-t-il, se doit d’apporter un peu de lumière et d’espérance et se doit de malmener l’engourdissement consécutif aux trois siècles de déni qui ont été les nôtres.

Enfin, je voudrais dire que ce texte est d’une part une sublime invitation à faire confiance à l’enfance en lui accordant le sentiment d’être « illimitée » mais aussi une formidable réflexion sur le but et la fonction de l’enseignement et plus largement sur l’éducation.

Bien sûr, l’école que narre Chamoiseau a beaucoup évolué et c’est tant mieux! Déjà, on a fait un long chemin particulièrement en direction des maternelles et des primaires en mettant fin à l’idée qu’un enfant est une vasque vide qu’il faut gaver de connaissances soit-disant incontestables à l’instar de ce Maître d’école qui, en toute bonne foi et porté par une politique de domination coloniale, assène la règle juste et massacre les potentialités de nombre d’élèves.

Pourtant il nous faut continuer à réfléchir à cela: « Que communiquer à nos enfants? ». Le trésor qu’il nous faut trouver est probablement dans cette question: « Toi, petit, qu’en penses-tu de ce que je te transmets? En quoi cela te sert-il pour te construire? ».

Voilà ce que je pourrai dire de ce travail que m’a inspiré Chamoiseau et pour lequel je tiens à lui témoigner ma reconnaissance. »

 ADAPTATION & MISE EN SCENENOTES D’INTENTION

Laurence Couzinet-Letchimy qui signe l’adaptation et la mise en scène d ‘  « En marge du cahier » est, à l’origine, danseuse. Artiste chorégraphique, elle a spontanément été amenée à apporter une « chair » à l’adaptation théâtrale de l’œuvre littéraire de Patrick Chamoiseau.

Confrontée à travailler la seule matière de son corps comme outil d’expression pour générer de la beauté, de l’émotion, du sens et des « mots », elle a apporté en retour une visibilité quasi charnelle à l’immatérialité des mots de l’auteur et Jean l’Océan porte le texte de Patrick Chamoiseau avec un instinct quasi animal.

« Jean l’Océan possède une élégance de style qui aborde les mots en jouant avec les ondulations de son corps… N’hésitant pas à jouer avec les silences, il ouvre un horizon où le suspens prédispose à servir l’imagination. »

Le sens du rythme de Laurence Couzinet-Letchimy qui a grandi en Afrique Noire, sa connaissance de la scène et son expérience de la création ont permis de peaufiner l’adaptation, appelant par ici de nouvelles coupes, par là des échappées pour établir un pont avec le public, la dynamique d’un spectacle obéissant à d’autres rythmes que l’écrit et chacun ayant sa musique propre.

« Sa langue a la dextérité d’un chat juste après l’affût et les mots fusent. Dans le vrombissement d’un silence surnaturel, animal et malin. La salle est en alerte. Les sentiments sont de sortie. Le vocabulaire est crypté et une flopée de sensations s’expriment d’un coup en nous, surgies du néant muet. L’assistance est suspendue aux lèvres de ce clown…»

Le risque étant bien réel de s’égarer dans une illustration pâle, illustrative ou édulcorée du texte d’origine, elle s’est positionnée comme plasticienne qui crée de l’espace et ose toutes les formes envisageables: marionnettes, détournement d’objets, représentations symboliques, esprit du conte, chorégraphie ou jeu théâtral, chant…apportant aux mots de Patrick Chamoiseau des images nouvelles quoique respectueuses, des libertés inattendues dans lesquelles le public peut s’engouffrer pour bâtir son propre ressenti.

Ce travail a été aussi mené avec le recul que donnent les années écoulées. Cette distance est tout d’abord donnée par Chamoiseau lui-même: quoique récit autobiographique, Chamoiseau écrit l’enfant qu’il était à la 3ème personne prenant par là-même distance et hauteur avec les événements comme le fait un conteur qui narre un personnage en restituant à son auditoire son ressenti et ses propres images. En procédant ainsi, l’histoire se double toujours d’interventions ayant pour fonctions de prendre le lecteur (ou le public) pour témoin.

Mais cette distance est aussi présente en ceci qu’ un irréductible humour imprègne l’ écriture de Chamoiseau et comme lui par exemple, Jean l’Océan use du créole lorsque la parole est donnée à la mère du « Négrillon », Man Ninotte. Non pas de façon ostentatoire ce qui risquerait de tourner au cliché, sous prétexte d’effet du réel, mais plutôt en vue d’ouvrir la parole à la pluralité du public qu’il ne faut pas enfermer dans un espace linguistique.

Et plus encore que le créole, c’est l’essence même de l’oralité alors qui déploie toute sa dynamique, toute sa potentialité sonore, souvent poétique et humoristique, donnant une indéniable verve à certaines expressions.

« Il a ramené de chez lui un savoir parler envoûtant … Et il en joue »

Jean l’Océan est aussi conteur, « Marqueur de Paroles » dit-on aux Antilles, et comme Chamoiseau qui aime à les écouter, à recueillir leurs récits, à malaxer la terre glaise de leurs multitudes, il aime jouer avec les sons et moduler les mots pour frapper les imaginaires.

La musicalité des mots, des langues mais aussi des compositions musicales qui accompagnent certains passages tiennent une place importante dans cette adaptation. La puissance suggestive des musiques composées par Cédric Billard contribuent à créer des liens avec l’  « antan » et l’ « ailleurs », reliant l’anecdotique à l’universalité. Le chant bèlè que lance Jean l’Océan sur son tambour est un contrepoint sonore au mépris du Maitre d’école pour sa propre négritude. La chaussure qu’il ôte pour jouer de son pied sur la peau du tambour, comme le font les « tambouyés » aux Antilles, devient le temps d’une phrase musicale un navire négrier sur les vagues de sa traversée de l’Atlantique…

Par petites touches, ainsi, Laurence Couzinet-Letchimy a accompagné et mis en scène Jean l’Océan avec un souci de ne pas trahir l’esprit créole et la liberté des mots de l’illustre écrivain.